Fils d'Ariane


 

LA STATUE DE LA REPUBLIQUE CHARITABLE


DE L'HOPITAL DE VICHY

 

Bernard EVIEUX

 

 

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Le dimanche 16 juin 1901, à quatre heures de l'après-midi, fut inaugurée dans la cour d'honneur de l'hôpital civil de Vichy, devant l'église, la statue de la « République accueillante » érigée aux frais de l'hospice. Cette statue en bronze, sur un piédestal en rocaille de huit mètres de hauteur, représente une République protégeant l'enfance et la vieillesse. Son auteur, le sculpteur Edouard Drouot, né à Sommevoire en Haute-Marne en 1859, décédé à Paris en 1945, avait présenté ce groupe en plâtre au Salon des artistes
français de 1901, sous le n° 3150. Sur le socle de la statue sont gravées les dates de la proclamation des trois républiques[ 1] : 1791-1848-1870.


L'érection de cette statue s'est faite dans un contexte que l'historique des péripéties qui l'ont précédées et accompagnées est très révélateur de l'histoire de la fin du 19ème siècle et du début du 20ème.

Le Conseil municipal de Vichy du 29 novembre 1900 évoque le projet « à propos d'une statue dans la cour de l'hôpital ».

La commission administrative des hospices décide d'acquérir un groupe, œuvre d'Edouard Drouot, statuaire rue Dutot à Paris : La République charitable accueillant les malheureux, mesurant trois mètres de hauteur sans le socle. La République, coiffée d'un bonnet phrygien, soutenant un vieillard, et portant un enfant, le tout en bronze.

 

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Le socle sur lequel est posée la statue n'a pas une allure classique : il est constitué de blocs de pierre très irréguliers comme des pierres meulières. En 1903, il y avait déjà du feuillage qui poussait dans les anfractuosités.

 

La statue a souvent été baptisée de noms variés : » La Charité », « La République accueillant les vieillards ». Pourquoi seulement les vieillards ? Il y a effectivement un vieillard sous son bras gauche, mais il y a aussi un bébé sous son bras droit.


Cette statue très républicaine placée devant la chapelle était incontournable, puisqu'elle était devant la seule entrée, à l'époque. Nous avons eu la chance de la conserver car les lois de 1942 sur les métaux non ferreux ont été fatales à de nombreuses statues, les occupants allemands étant amateurs de bronze, non pour l'art mais pour l'armement. C'est ainsi que la statue de la République située actuellement place de la République à Vichy érigée grâce à une souscription publique en 1903, portant l'inscription « La ville de Vichy à la République » fut démontée en 1942 et transportée à Hambourg où elle sera récupérée à la fin de la guerre. Remise en état, elle est réinstallée sous une forme réduite, quatre figures ayant disparu.


La cérémonie d'inauguration du 16 juin 1901 était présidée par le Dr Jules Gacon, député de l'arrondissement de Lapalisse, le Préfet Edgar Combes, le sous-préfet de Lapalisse Georges Rischmann et le conseiller général Antoine Givois. Assistaient à cette « fête républicaine » Louis Lasteyras, maire de Vichy, la majorité républicaine de son conseil, le conseil d'administration des hospices et le personnel administratif, les services médicaux, les maires du canton, les sociétés locales et une foule considérable de Vichyssois.

 

Une fête républicaine en 1901.
Trois discours furent prononcés, que l'hebdomadaire dont celui du maire « républicain progressiste » Lasteyras.
Le Moniteur de l'Allier dans son numéro du 23 juin 1901 rendit compte de l'évènement. L'éditorial, titrait : « une fête républicaine à Vichy. C'est avec une joie profonde que nous signalons le grand succès qui est venu consacrer l'œuvre entreprise par la Commission administrative des hospices de Vichy qui a voulu que la République fut honorée à l'hôpital public comme elle doit l'être sur tous les points du territoire français.


Les six ou sept mille citoyens qui ont pris part au cortège, leurs acclamations... démontrent avec quelle justesse l'administration des Hospices a traduit le sentiment public. L'accueil chaleureux fait à tous les orateurs prouve que la population vichyssoise, la population républicaine, comprenait la nécessité d'établir par un monument durable, que la République qui étend ses bienfaits à tout le monde, doit être honorée, respectée, glorifiée sur tout le territoire français. »


Le discours du Maire de Vichy, Louis Lasteyras évoque le contexte et le climat de l'époque :


« En élevant une statue à la République dans la cour d'honneur de l'Hôpital civil de Vichy, la Commission administrative poursuit un double but, et obéit aux circonstances que les événements viennent de créer. Depuis quelques années, en effet, les adversaires de nos institutions ont repris la lutte...qui demande à être combattue... par tous les enfants de la République. ...
...Si le terrain de combat...n'avait pas franchi le seuil de cet Etablissement charitable, où devraient s'arrêter cependant toutes les passions humaines pour ne laisser place qu'à la charité, j'aurais tort de tenir devant vous un semblable langage ; mais les grilles de l'hôpital n'arrêtent pas le Jésuitisme qui se glisse partout...pour assurer le triomphe de ses misérables doctrines, et c'est parce qu'il était entré dans l'asile de la souffrance, dans la maison des pauvres, que nous avons voulu le combattre à visage découvert, en édifiant devant la porte de l'Hospice, la loyale et bienfaisante image de la République, qui se dresse invincible, aujourd'hui, contre les manœuvres des disciples de Loyola.


La liberté de conscience règne ici en souveraine maîtresse. La République, vous le voyez, Messieurs, se dresse devant la porte de l'église..., mais elle n'en ferme nullement l'entrée.

 

 

Vive la République Combattante bienfaisante et laïque.


Elle est là, majestueuse, charitable et fière, mais aussi comme un symbole de charité !

Elle est là, pour rappeler à tous ceux que la douleur ou la misère amènent à cet asile, que sous son égide bienveillante, tous les citoyens ont le droit de penser comme ils veulent, et de croire ce qui leur plaît.


Elle est là, parce qu'elle est ici chez elle, parce qu'il faut que tous ceux qui, pour une cause quelconque, ont recours à l'Hospice, n'oublient jamais que la République étend partout ses bienfaits, mais aussi ses droits.


Elle est là, enfin, parce qu'il faut que ceux dont elle est le culte trouvent devant leurs yeux de malades ou de convalescent la personnification de ce culte qui est celui de l'indépendance de l'esprit et de la liberté matérielle de tous les citoyens.

 

Telles sont, Messieurs, les raisons qui, jointes à notre grand désir d'honorer la République, nous ont décidé à lui élever ce monument ; je suis certain qu'elles seront appréciées de tous les républicains ; j'en ai , du reste la preuve par votre présence, Monsieur le Député...,Monsieur le Préfet, ...Monsieur le Sous-Préfet,... fidèles ...représentants de la République, qui lui avez ramené, depuis trois ans, ceux qu'un Ministère néfaste avait pu écarter d'elle ; j'en ai la preuve ...par cette affluence de Républicains qui s'unissent tous dans cette imposante manifestation ; et je ne doute pas que tous vous ne vous associiez à moi pour féliciter l'artiste de talent, M Drouot, qui a si magistralement modelé le groupe que j'ai l'honneur de remettre à l'Hospice civil de Vichy.

 

Puisse-t-il être le départ d'une ère d'apaisement ; puisse-t-il faire comprendre à chacun ce que l'artiste a si bien traduit,... que la République est charitable à tous ; qu'elle accueille maternellement tous les malheureux, depuis l'enfant jusqu'au vieillard, mais qu'elle veut être respectée, qu'elle veut maintenir ses droits partout, puisqu'elle est l'expression dix fois répétée de la volonté de la France et des désirs de la Nation. »


Le docteur Jules Gacon, député de Lapalisse et président du conseil général lui succéda. Celui que l'on surnommait à Paris le « Bayard de la démocratie » et chef du parti radical de l'Allier expliqua à nouveau l'important investissement de la république nouvelle dans le domaine de la bienfaisance.

 

« La statue...symbolise la République dans la manifestation la plus touchante de l'esprit de bienveillance et de solidarité qui l'anime. ...Ce groupe rappelle la lutte perpétuelle que l'humanité soutient contre les déchéances physiques et les maladies qui l'assiègent...


C'est aussi une victoire ... la plus belle de toutes, puisque loin de coûter des vies humaines, elle en épargne, elle en conserve, elle en sauve....c'est le triomphe sur la mort.

...où la ville pouvait-elle mieux placer cette représentation de l'accueil fait aux malades pauvres de toute la France, sinon dans la cour d'honneur de l'asile qui leur est ouvert ? Mais pour mieux marquer le caractère d'universalité de cet accueil, la Commission administrative de l'Hôpital a voulu que, à ces pauvres gens dont les pas chancèlent, autant par le besoin d'une bonne nourriture que de soins éclairés, les bras fussent ici tendus, non par la ville, mais par la République même....

 

En gravant sur le socle de la statue la date des trois proclamations de la République, la Commission administrative des Hospices a obéi à une pensée juste à une inspiration bien fondée, les deux premières procédant de la première République de 1848 détruite à son aurore..., et la révolution du 4 septembre 1870...qui a définitivement fondé la République française, sont toutes deux filles du régime de 1792. ...La Convention décida que la Nation prendrait à sa charge tous les malades indigents : de là les crèches, les asiles, les maisons de refuge, les établissements hospitaliers, entretenus désormais par les ressources permanentes de la collectivité et non plus seulement par les sacrifices aléatoires de la charité privée...

 


Vers l'assistance républicaine
Une dette sacrée

 

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Le Préfet de l'Allier Edgar Combes clôtura la manifestation en soulignant que la République devrait œuvrer pour le progrès social et réaliser un idéal de fraternité et de solidarité.« Nous assistons vraiment à une fête républicaine ,Chaque fois ...qu'on fait œuvre d'assistance...on rend un hommage direct aux principes, aux institutions, aux lois de la République. C'est bien la Convention qui inscrivait dans sa Déclaration des droits de l'homme la formule célèbre : « les secours publics sont une dette sacrée »...C'est enfin la loi du 15 juillet 1893 qui renouvelait notre droit public en rendant l'assistance publique obligatoire sur tout le territoire français.

 

Nous aurons encore, Messieurs quelques étapes à franchir dans cette voie de progrès social....ne désespérons pas du lendemain...Accueillons au contraire comme un gage d'avenir la promesse du siècle qui commence et soyons persuadés que la démocratie, maîtresse d'elle-même, saura réaliser l'idéal de fraternité et de solidarité que nous appelons de nos vœux. »

 

Bernard EVIEUX juillet 2013 en collaboration avec Claude MARTIN

Sources : Le Moniteur de l'Allier/ 23juin 1901/ A Municipales Vichy ;
Allier Généalogie N°55 3 T 2001 A Mu Vichy..
Délibérations du conseil municipal de Vichy du 29 novembre 1900.
Clichés : Frédéric Forget DR.

 

 

 Note complémentaire

 

Les allocutions du député Gacon, du maire Lasteyras et du préfet Edgard Combes, sont bien en harmonie avec les idées du parti radical. Le préfet est le fils d'Emile Combes radical, franc-maçon, anticlérical et futur chef du gouvernement
L'hôpital de Vichy célèbre la République. En 1901 sa commission administrative décide d'ériger dans l'enceinte de l'hôpital de Vichy et devant la chapelle, une statue glorifiant la République nouvelle. Elle apparaît protectrice la famille depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse. Même si elle continue d'être fière de ses principes de liberté et d'égalité, elle devient sociale et fraternelle.

 

Une loi de 1893 a déjà créé l'Assistance médicale gratuite. En 1898 deux importantes lois ont été votées, celle du 1 avril réorganise la mutualité, l'autre du 9 avril met en place la prise en charge des salariés victimes accidents du travail.

 

La République s'affirme plus humaine sociale et laïque. Ses dirigeants sont influencés par le livre de Léon Bourgeois publié en 1896 développant une doctrine nouvelle : le solidarisme. La République sociale se doit de trouver un équilibre entre le libéralisme et le socialisme.

 

La statue de Vichy concrétise le changement qui s'amorce. L'œuvre d'art de Drouot est de première importance. Elle est mise en place à Vichy une des villes-phare du thermalisme européen L'idéal républicain et altruiste s'appuyant sur esprit de solidarité et de fraternité s'affirme[2].

 

1901, c'est l'année de création du parti radical et radical socialiste. La presse d'opinion comme le Progrès de l'Allier participe à la diffusion et à la propagation des idées nouvelles comme l'assurance sociale et les retraites ouvrières et paysannes.

 

Le député Gacon[3] est président du conseil général depuis 1893. C'est le chantre local du radicalisme et un combattant pour la république nouvelle plus fraternelle et laïque.

 

La statue de l'hôpital de Vichy porte témoignage de la volonté des élus républicains d'instaurer une protection sociale basée sur la solidarité et non plus sur la charité traditionnelle. L'évolution pressentie se réalisera et même se développera. La République s'est donc bien investie dans le social.

 

Pierre Bordes.
Ancien président de l'Araehss.


 

 

[1] Voir « Allier généalogie n° 55 ,3ème trimestre 2001.

[2] 27 juin 1904 : loi sur les enfants assistés ; 14 juillet 1905 loi d’assistance aux vieillards et infirmes ; 5 avril 1910  loi sur les retraites ouvrières et paysannes  etc…

[3] J. Gacon président du conseil général 1893- 1914, député 1889-1903, sénateur1903 -1914