Fils d'Ariane


La CAF de l'Allier (1945-1956)

La Caisse d’Allocations Familiales de l’Allier

Note historique 1946-1956

 



Par Pierre Bordes


 


Les origines.

C’est un arrêté ministériel du 14 octobre 1946 qui crée la nouvelle caisse départementale par fusion des anciens organismes[1] : la Caisse bourbonnaise de compensation de Moulins, la Caisse générale de compensation de Montluçon, la Caisse de compensation des travailleurs indépendants de Moulins et le service particulier des allocations familiales de la Compagnie Fermière de Vichy.

 

Le conseil provisoire.

C’est un conseil d’administration nommé par le ministère du Travail et de la Sécurité Sociale qui doit préparer la mise place de la nouvelle caisse.

La première séance se tient le 8 octobre 1946 à 9h 30 à la Chambre de commerce de Moulins soit près d’une semaine avant la parution de l’arrêté, il y avait semble t’il urgence !

Le directeur régional de la Sécurité sociale, Monsieur Dupont, la lui-même convoqué, il en assure la présidence. Le conseil est composé d’un collège de syndicalistes de 9 sièges, un collège employeurs de 6 sièges, d’un collège de travailleurs indépendants de 3 sièges ainsi que deux représentants du personnel et trois personnalités qualifiées. Une place importante est faite aux associations familiales, leurs représentants au nombre de 9 sont désignés par l’Udaf soit 5 dans le collège syndicalistes, 3 dans le collège employeurs et 1 dans celui de travailleurs indépendants.

Après une suspension de séance un bureau du conseil est élu à l’unanimité (16 voix sur 16 votants), il comporte des représentants de tous les collèges. Ce large consensus s’explique par la volonté d’une mise en œuvre rapide du plan français de Sécurité sociale élaboré par le Conseil national de la Résistance. C’est Georges Josted adhérent de la CGT et du Parti communiste qui est élu président. La première-vice présidence échoit à M Bichet ancien président de la Caisse de compensation de Montluçon et la seconde à M Clayeux de la Caisse Des travailleurs indépendants. Madame Anne Marie Gidel de la Caisse de Montluçon et représentante du personnel se voit confier le secrétariat, et quelques mois plus tard le poste de directeur.                            

Le siège social est fixé au 36 Rue des Potiers à Moulins dans les bureaux de la Caisse des Travailleurs indépendants, en raison des possibilités d’agrandissement des locaux et de leur situation géographique exceptionnelle en centre ville et proches de la préfecture.

Les conseils d’administration qui suivent[2] sont particulièrement agités. Les élections des administrateurs titulaires sont en préparation. Les rapports sont très tendus entre les syndicalistes CGT et les représentants des employeurs, notamment concernant le recrutement du directeur. La situation est telle que le directeur régional craint une démission collective des employeurs, la suppression du conseil et la désignation d’un administrateur provisoire. Lors de la séance du 26 novembre 1946 il met en garde les administrateurs. Au conseil suivant du 13 janvier 1947 les administrateurs employeurs n’ont pas démissionné mais sont absents et portés excusés.

Les candidats au poste de directeur sont nombreux. Ils proviennent tous des anciennes caisses : M De Nomazy directeur de la Caisse de Montluçon et ses trois collègues , Mme Gidel secrétaire, Melle Payrard comptable, M Simonin contrôleur, M Panassière directeur de la Caisse des travailleurs indépendant de Moulins, M Villatel chef de service de la caisse de Moulins et M Pélissier employé principal. La décision est reportée et la commission de reclassement saisie en espérant qu’elle propose d’autres candidatures.

A la séance suivante et en l’ absence de candidature sérieuse de la commission de reclassement et malgré l’absence des employeurs le conseil décide de nommer Anne Marie Gidel secrétaire Générale déléguée provisoire comme directeur. Ce choix est décidé à l’unanimité lors de la séance du 13 janvier 1947 avec effet au 1ier janvier et pour une durée de 6 mois. Il y avait urgence, la caisse avait besoin d’agents de direction et la date des élections fixée au 24 avril 1947 approchait. La proximité des élections avait calmé les esprits et le directeur régional constatait lors de la sixième séance tenue le 3 mars 1947 , que la caisse avait un directeur ,un agent comptable et 3 chefs de service travaillant dans un bon état d’esprit.[3]


Le premier conseil élu.

Les élections générales des administrateurs des caisses de Sécurité Sociales se déroulent le 24 avril 1947.Le nouveau conseil composé de 24 administrateurs est installé le 20 mai .Le collège des salariés comporte 12 sièges : 8 issus de la liste CGT dont le président sortant Georges Sjostedt, la CFTC obtient un siège Fernand Combemorel, la liste des mutualistes à 2 élus : Joseph Faverot et Roger Miquel, Maurice Delbard représentera les associations familiales. Les employeurs sont représentés par 6 élus, les travailleurs indépendants disposent de 6 postes, Le personnel est représenté par deux élus sur une liste CFTC Mrs Pélissier et Vialeix.

 

Surprise !
Un directeur de la Mutualité président de 1947 à 1952.

M Valtat représentant les associations familiales du collège employeurs propose Joseph Faverot comme candidat à la présidence. Il s’agit du directeur de la Mutualité départementale. Par la voix de Jean Duguet la CGT propose la candidature du sortant Georges Sjostedt. Celui–ci sera largement battu il n’obtient que 9 voix contre 15 à Joseph Faverot. Les élus CGT décident de s’abstenir de voter et de présenter des candidats et cela malgré les exhortations du président Faverot. Le choix des deux personnalités qualifiées les fait revenir sur leur position, la CGT présente ses candidats M Muzeau, sortant président de l’Association familiales de Vichy et M Fromageot directeur des Enfants assistés de la Seine, ils seront battus. Ce bureau provisoire reste en place jusqu’au 10 juillet soit un peu plus de trois mois, les tensions vont alors s’apaiser, le bureau est reconduit à l’unanimité et l’ancien président CGT, Georges Sjostedt, revient comme vice-président[4].L’ancien directeur De Nomazy, de la Caisse de Montluçon est licencié. Malgré les incitations du directeur régional, Madame Gidel ne peut recueillir l’unanimité des votants pour être confirmée dans le poste de directeur. Curieusement la CGT soutenait encore la candidature de M De Nomazy qui obtint 10 voix sur 29 votants contre 18 à madame Gidel. L’ancien directeur de la Caisse des travailleurs indépendants, monsieur Panassière est nommé sous directeur au service comptabilité «  sans autorité sur le personnel », c’est Madeleine Payrard comptable en provenance de Montluçon qui assure la fonction de cadre d’autorité : curieuse organisation due à l’obligation de reclassement des personnels. !

Un bilan de l’organisation est présenté aux conseils suivants des 29 septembre et 30 octobre 1947.La CAF compte 58 employés dont deux agents de direction (Gidel et Panassières ) , un chef de service et quatre chefs de section. Il s’agit pour une grande partie d’agents, reclassés, au nombre de 46[5], soit 79%.Un nouveau sous directeur est nommé à main levée et à l’unanimité pour seconder la directrice, il s’agit de Jacques Hochard[6]

Les paiements des allocations est effectué par les facteurs au moyen du mandat- poste de l’ordre de 15 000 par mois au coût de 15 f l’unité.

Jacques Hochard va activement participer à l’organisation des services et notamment mettre en place un réseau d’agents payeurs au domicile des allocataires. Ce réseau servant « de trait d’union entre la caisse et ses allocataires » est adopté par une large majorité d’administrateurs.[7]

Les relations entre le président mutualiste Faverot[8] et le vice-président CGT Sjosted s’apaisent, ce dernier le remplace souvent au cours des années 1951-52 lors de ses absences pour raisons professionnelles ou de santé. Monsieur Sjosted a une personnalité combattive et affirmée, il refuse même de présider le conseil du 21 mai 1951 s’estimant mal informé sur le fonctionnement de la Caisse, obligeant le second vice-président à accepter. Les représentants CGT demandent alors un vote pour remplacer le président malade et indisponible, celui-ci alerté, reprend son poste l’après-midi.

 

Une directrice et six présidents


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         Anne Marie Gidel (1909-2003)


Anne Marie Gidel assume pendant 23 ans la direction de la CAF de L’Allier. Elle collabora de 1946 à 1969 avec six présidents.

Née le 14 septembre1909 à Avrilly, proche de Moulins, madame Gidel avait démarré en 1926, à 17 ans, ses activités professionnelles à la Banque nationale de crédit de Montluçon puis en 1932 à la Caisse de compensation de Montluçon. Mutée à Moulins pour intégrer en 1946 la nouvelle caisse elle allait en assurer la mise en place. Passionnée d’action sociale elle participa activement à la création d’œuvres diverses : centres sociaux, colonies de Brétignolles et de Villars de Lans. Elle avait « charpenté les services sociaux, c’était son affaire dans laquelle elle excellait[9] ».Chevalier de l’ordre national du Mérite, elle œuvra dans le bénévolat et notamment au secours catholique.

Lors de ses obsèques en juin 2003 le journal  La Montagne[10] publia une nécrologie relevant les traits marquants de sa personnalité : « gentillesse, élégance, sens du devoir, et du possible, intuition, et persévérance ».

Cette pionnière de la Caisse départementale des allocations familiales travailla avec six présidents. Une alternance syndicale s’installa sans porter atteinte à la continuité de la politique sociale et familiale. Ainsi le conseil d’administration a désigné successivement un représentant Cgt, Georges Sjosted, en 1946, un élu mutualiste Joseph Faverot en 1947, deux élus employeurs Raymond Guinard en 1952 et Isidore Cantat en 1963, un élu Cftc Fernand Combemorel en 1955, un élu Force ouvrière Lucien Boyault en 1963.Ce dernier assure le plus long mandat .On peut s’interroger sur le sens des changements. Il s’agit plus d’un renouvellement des hommes que d’un changement de majorité. Il s’agit de passionnés par la politique en faveur de la famille, souvent en accord avec les orientations de l’Udaf. Ce sont des militants familiaux traditionnels, influencés par le catholicisme social, jusqu’’à Lucien Boyault et opposés au retour des représentants de la Cgt dont la première présidence a laissé un mauvais souvenir.

Cette alternance et ce changement d’hommes à la tête du conseil se poursuivra comme s’il s’agissait d’une tradition. La période de 1979 à 2011 fera apparaître six nouveaux président,.Ce sont les deux représentants de Force- ouvrière[11] qui assurent le plus long mandat.

Il nous faut relever aussi que des administrateurs se sont engagés en politique et sont devenus d’éminentes personnalités :

Jean Cluzel[12], entrepreneur sénateur de l’Allier (1971-1998), président de la Chambre de commerce, membre de l’Union centriste, président du Conseil général, membre de l’Académie des sciences morales et politiques.

Maurice Brun, avocat, catholique social, député non inscrit (1973-78), conseiller général (1973-94), maire de Montluçon (1972-77).

Georges Fleury, entrepreneur, maire et conseiller général de Souvigny (1992-98).

 

Regards sur l’activité et les moyens

En 1950 la caisse compte 80 salariés dont 63 employés,4 agents de direction,7 cadres et 5 assistantes sociales. La durée du travail est passée au premier avril à 45 par semaine au lieu de 48.Déjà en 1948 le président de la commission de contrôle M Duquesnel[13] demandait « une compression des dépenses de personnel et des frais de paiement des chèques postaux ».Pourtant à la même époque la Caisse réalisait des excédents 50 millions de f sont placés en 1948 en bons du Trésor. L’activité se développe tant au niveau des prestations[14] que de l’action sociale .L’affaire de l’acquisition du Château du Parc à Yzeure , estimée à 7 800 000 f ,puis sa revente , trois ans après, fit intervenir un conseiller de la Cours des Comptes. La décision d’y créer une maison de l’enfance échoua en raison d’une diminution des besoins et du coût des investissements. La politique du développement des colonies de vacances apparaît comme une réussite avec les constructions de Brétignolles sur Mer et Villars de Lans et les nombreuses subventions accordées aux œuvres, de l’ordre de 31 en 1950.

 

Conclusion.

Voilà relatée une période de l’’histoire la caisse d’allocations familiales de l’Allier.

Ses responsables étaient des militants familiaux élus par les allocataires et les employeurs. Marqués par la période de la Libération, ils se sont sentis investis d’une grande mission au profit des enfants et des familles. La multiplication et la diversification des œuvres sociales en est une éclatante démonstration. Une nouvelle période allait s’ouvrir avec la mise place des ordonnances d’août 1967.Le fonctionnement de la Caisse se déroule désormais dans un autre contexte et ses missions ont été élargies.

Cette histoire plus récente mérite aussi d’être un jour contée.

                 Pierre Bordes

                   janvier 2012



[1] Voir l’ouvrage de Francis Montes « Les organismes d’allocations familiales dan s les départements de la région auvergne1918-1950 »1996 Ed CNAF

[2] 21 octobre 1946, 21 et 26 novembre 1946, 13 janvier 1947. Arch CAF Allier /PV des Conseils

[3] PV du Conseil Arch CAF Allier

[4] Conseil du 10 juillet 1947 Arch CAF Allier

[5] Caisse de Moulins 23+caisse de Montluçon 12+Caisse des travailleurs indépendants 11.

[6] Jacques Hochard était chef du personnel de la CAF de Paris, il arrive le 15 décembre 1947 à Moulins. Bien qu’ayant une indemnité différentielle de directeur-adjoint, la tutelle s’oppose à son agrément en raison de la petite taille de l’organisme. Il part à Chambéry le 1ier janvier 1950 et devient un grand directeur de CAF. Il sera remplacé par M Randouyer qui partira en 1952 directeur de la Caf de Chateauroux puis reviendra en 1953.

[7] Conseil du 24 novembre 1947 :18 pour, 2 contre, 1 abstention. PV /ARH CAF Allier p 141

[8] Promu chevalier du mérite social en 1949.

[9] Allocution du Président Boyault , in La Montagne du15 septembre 1969.

[10] La Montagne 5 juin 2003.

[11] Jacques Ferret 1991-96 ; Jean Pierre Hurtaud depuis 2006.

[12] « L’ami qui m’a toujours aidé » lettre de R Pélissier. Lettre de J Cluzel du 20 /10/1969 « je n’oublierai jamais nos années de travail en commun ». Arch privées correspondances Cluzel -Pélissier.

[13] Directeur des établissements Lefevre et Martin à Moulins.

[14] En 1952 : Lettres reçues 146 121 et lettres envoyées 31 512.